Le vinyle qui craque

Quand un amour perdure, ça fait craquer l’plancher. Pis des vinyles.

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Elle portait des p’tites pantoufles rouge et bleu tricotées à la main parce que l’sol était froid.

Il portait des bas d’laine gris, le gauche troué au niveau du gros orteil.

Chaque fois qu’j’allais chez mes grands-parents, c’était la même chose.

Des pantoufles et des bas d’laine.

Impossible pour moi aussi d’y échapper: j’avais l’devoir de m’piger une paire de chaussons dans l’panier situé dans l’entrée à la seconde où j’enlevais mes bottes.

J’prenais toujours ceux qui étaient orange et jaune.

Cette journée-là, j’étais venue leur rendre visite parce que ça faisait un moment que j’les avais pas vus.

J’les avais pas averti avant, j’voulais leur faire une surprise.

Leur voiture était dehors.

La porte était pas barrée.

Pas d’doute, y’étaient à la maison.

J’suis entrée.

– Allô?

Pas d’réponse.

– Grand-maman? Grand-papa?

Toujours rien.

J’entendais d’la musique au loin.

J’percevais pas bien la chanson alors j’ai laissé mon oreille me guider vers la réponse. Plus j’m’approchais de l’escalier qui menait vers le sous-sol, plus c’était fort.

Curieuse, je suis descendue doucement.

J’ai tout d’suite reconnu la voix d’Elvis qui chantait Can’t Help Falling In Love.

Au moment où j’ai mis l’pied sur la dernière marche, c’est là que j’les ai vu.

Danser.

Main dans la main, un sourire aux lèvres et les yeux brillants, comme si c’était leur premier slow.

Leurs pieds glissaient sur le vieux plancher d’bois de la maison.

On pouvait entendre le sol craquer sous le poids de leurs pas.

Du coin de l’oeil, j’pouvais apercevoir un vinyle tourner.

Celui d’Elvis.

Le disque avait d’l’âge. J’le savais par le son qui craquait en même temps qu’le plancher.

Y’était usé.

C’était certainement pas la première fois qu’on le faisait jouer.

Cachée derrière le mince mur qui me séparait de mes grands-parents, j’me suis mise à les observer.

Y s’en sont pas rendus compte.

Y m’voyaient pas.

Moi, j’les voyais.

Pis j’trouvais ça beau.

J’me suis dit que j’voulais vivre ça aussi, à leur âge.

J’me suis dit qu’y’étaient chanceux.

Que ç’tait ça, l’amour, dans l’fond.

C’est quand t’es encore capable de vivre un moment comme celui-là après autant d’années de vie à deux.

Des pantoufles, des bas d’laine et un vinyle.

C’est tout ç’que ça prend pour se montrer qu’on s’aime.

Du moins, c’est tout ç’que ça leur prend pour se montrer qu’ils s’aiment.

J’avais une belle preuve devant les yeux que, des fois, l’amour meurt pas.

La chanson tirait à sa fin. J’me suis dépêchée de remonter les escaliers, mais en silence. Pour rester inaperçue.

J’voulais pas qu’ils sachent que j’les avais vus. J’garde ça pour moi, ce p’tit moment-là.

J’suis retournée dans l’entrée et j’ai attendu de ne plus entendre un seul bruit. Puis, j’ai cogné.

J’ai pu entendre ma grand-mère crier:

– Oui, entrez! J’arrive!

Et dire, quand elle m’a vu devant la porte:

– Marika! Quelle belle surprise! Qu’est-ce que tu viens faire ici?

– J’venais juste faire un p’tit tour! J’espère que j’vous dérange pas?

– Non, non, non! On faisait juste un peu d’ménage.

Menteuse.

Elle m’a offert un café et une pointe de tarte, comme elle sait si bien les cuisiner.

Grand-papa est venu nous rejoindre.

On a jasé.

Ça a fait du bien.

J’les regardais s’aimer, encore.

Une heure plus tard, j’suis partie.

Avant d’ouvrir la porte de ma voiture, j’ai tendu l’oreille.

Et je peux jurer avoir entendu Elvis recommencer à chanter sa chanson dans le sous-sol de la maison.

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